Événements

Il faut bâtir la puissance française.

2/10/2021
  •  

À l'invitation du député Guillaume Larrivé, Michel Barnier a participé aux Rendez-vous pour la France organisés le 2 octobre 2021 à l'abbaye d'Auxerre. Voici le discours qu’il a prononcé lors de la conférence sur le thème : « Bâtir la puissance »

À l'invitation du député Guillaume Larrivé, Michel Barnier a participé aux Rendez-vous pour la France organisés le 2 octobre 2021 à l'abbaye d'Auxerre.

Voici le discours qu’il a prononcé lors de la conférence sur le thème : « Bâtir la puissance ».

 

Mesdames et messieurs,

Chers amis,

Merci à Guillaume Larrivé de m’avoir convié à ce rendez-vous prestigieux, dans un lieu chargé d’histoire et de spiritualité, emblématique de la Bourgogne, mais dont les fidèles ont rayonné dans toute la France et même dans toute l’Europe.

En ces temps où la polémique tient souvent lieu de débat public, je sais gré à Guillaume d’avoir pris l’initiative d’organiser des échanges de fond, entre des personnalités soucieuses de partager des convictions, des expériences, des propositions dans l’écoute et le respect mutuels.

Tout au long de mon parcours politique, j’ai également toujours cherché à « élever » la ligne d’horizon» : la mienne d’abord et celle de mes concitoyens. La noblesse de l’exercice de fonctions publiques réside dans la combinaison de la réflexion partagée et de l’action collective. C’est une alchimie que je me suis toujours efforcé de réaliser. Et j’apprécie donc particulièrement, cher Guillaume, la philosophie qui anime l’organisation de ces «rendez-vous pour la France».

Le thème sur lequel tu as souhaité que j’introduise notre débat de l’après-midi s’intitule «Bâtir la puissance».

Ces mots ne sont pas anodins. Car si, pour le Gaulliste que je suis depuis mon premier engagement politique, le mot de «puissance» n’a jamais été un mot tabou, bien au contraire, j’ai pu mesurer pendant toutes les années, combien ce mot avait disparu du vocabulaire en France et aussi en Europe.

De ce concept, on n’a retenu que le renvoi à un imaginaire de rivalités et de conflits, de nationalismes exacerbés, de jeux diplomatiques à somme nulle pour notre continent.

On pourrait même dire que l’Europe s’est largement construite comme une «anti-puissance», par le soin qu’elle a mis à ériger le compromis comme ultime aboutissement politique en son sein, et par les efforts qu’elle n’a cessé de faire sur la scène internationale pour ne pas apparaître comme un acteur susceptible de déplaire aux autres.

La puissance, pour une construction pacifique fondée sur l’intégration économique, commerciale, monétaire ainsi que sur le pouvoir normatif le plus consensuel possible, était forcément une incongruité, un repoussoir. Et pas que sur le seul plan sémantique malheureusement !

Dans un monde instable, menaçant, dangereux, le réveil est donc brutal.

La multipolarité contemporaine est anarchique. Les règles multilatérales craquent de toutes parts sous les coups de boutoirs de révisionnismes décomplexés. Les rapports de forces s’expriment à l’état brut, bref la puissance redevient une aune à laquelle on mesure la capacité d’action, je dirais même la capacité de survie, de nos Nations et de notre civilisation européenne.


Ne soyons pas naïfs :  la plupart des autres grands acteurs internationaux n’ont, eux, jamais abdiqué le rapport à la puissance.  

Au cours des dernières décennies, seules les expressions de cette puissance et les paramètres de sa mesure ont évolué, laissant plus de place à une relativité de la puissance en même temps qu’elle se diluait dans des dimensions moins strictement politico-militaires et plus économico-commerciales.

Cela n’en rend d’ailleurs la position européenne de refus de la puissance que plus coupable, car l’Europe dispose, dans l’absolu, d’attributs de puissance qui sont justement ceux qui échappent largement aux catégories classiques de la défense et des forces armées mais qui renvoient aussi à de grands atouts en termes économiques, commerciaux ou normatifs.

Bâtir la puissance aujourd’hui, qu’est-ce que cela signifie et implique?

Cela signifie essentiellement deux choses:

  • d’une part être capable de faire face aux rivalités qui façonnent le monde et être capable de soutenir, sans disparaitre ou se vassaliser, des rapports de forces imposés par d’autres ;
  • d’autre part être capable de relever ce défi d’existence par soi-même, en réduisant des dépendances et en reprenant le contrôle de certains secteurs-clés que nous ne pouvons laisser à d’autres.

On appelle cela l’autonomie stratégique ou la souveraineté, des concepts assez simples à appréhender pour nous, Français, car nous avons hérité cela du général de Gaulle, mais nous devons être conscients que ces évidences n’en sont pas pour beaucoup de nos partenaires européens.

Beaucoup de nos voisins ont construit leur prospérité sur un contrat dans lequel leurs garanties de sécurité étaient assurées par d’autres (en l’occurrence les Etats-Unis) et l’ouverture des échanges constituait une donnée intangible.

Dès lors, il n’est pas étonnant que toute évocation d’une autonomie, à l’échelle nationale ou européenne, soit perçue comme une remise en cause existentielle de cette équation fondatrice.

Pour autant, je crois plus que jamais à la justesse de l’analyse française - qui ne date d’ailleurs pas du Président actuel, qui ne fait en l’occurrence que reprendre une ambition déjà parfaitement énoncée par le général de Gaulle en son temps. Je vous invite d’ailleurs à vous replonger dans le récit des discussions entre De Gaulle et Adenauer au début des années 60 : vous verrez que les termes du débat sur l’autonomie européenne n’ont pas changé…

Il nous faut toutefois convaincre sans arrogance et surtout, en nous donnant les moyens de bâtir vraiment, dans les faits, les bases de cette puissance et de cette autonomie.

Et c’est là que nous devons nous atteler à des travaux pratiques pour lesquels la méthode que je préconise diffère assez sensiblement de celle mise en oeuvre par le pouvoir actuel.

Nous pouvons, comme je viens de le faire, nous accorder relativement facilement sur le constat et sur l’ambition que nous devons avoir pour notre pays et pour notre continent, pour leur existence et leur autonomie dans ce monde incertain et brutal.

Mais la réalisation de cette ambition et le dépassement du simple constat requièrent, de mon point de vue, au moins 3 grands axes d’efforts:

1/ D’abord la lucidité, indispensable pour regarder le monde tel qu’il est, mais aussi notre pays tel qu’il est et l’Europe telle qu’elle est!

Cela semble banal et évident de l’énoncer ainsi, mais il me semble que la lucidité n’est pas toujours ce qui inspire nos stratégies actuelles. La lucidité cède bien souvent le pas à une exaltation et à une emphase qui nous conduisent à bâtir des stratégies déconnectées du réel.

Le débat actuel sur l’Indo-Pacifique illustre à mon sens assez bien ce hiatus. D’un côté je n’ai évidemment aucun doute sur le fait que la France doit avoir une ambition dans cette vaste région où elle est présente grâce à ses territoires ultra-marins - ce qui en fait un acteur européen très singulier, et cette singularité est une inestimable richesse.

Cette ambition, elle doit l’affirmer haut et fort. Mais comment doit-elle le faire ? Mon ami, Bourguignon, Arnaud Danjean utilise souvent cette image sans doute un peu caricaturale mais pourtant loin d’être fantaisiste, selon laquelle nous éprouvons naturellement une grande fierté à déployer une frégate quelques mois par an en Mer de Chine, mais nous sommes simultanément incapables de faire respecter nos zones de pêches souveraines au large de la Nouvelle-Calédonie.

Ce n’est sans doute pas le lieu pour débattre exhaustivement des enjeux du maintien de la Nouvelle-Calédonie dans la République Française, mais puisque vous m’interrogez sur la puissance, il est tout de même troublant que ce gouvernement parvienne à construire de grandes stratégies en Indo-Pacifique tout en laissant insidieusement prospérer l’idée qu’un territoire sratégique puisse sans dommage quitter la communauté nationale…

Le choc de l’affaire des sous-marins australiens doit nous interroger : non seulement sur l’inadmissible mépris manifesté par des alliés, mais également sur l’excès de confiance que nous manifestons parfois alors même que nos « élongations stratégiques » mettent cruellement en évidence nos propres lacunes. La clairvoyance et la détermination, beaucoup plus que le lyrisme, doit être la boussole de nos ambitions. Sans quoi nous nous exposerons à des revers cinglants : les années récentes l’ont malheureusement trop souvent démontré.

La lucidité, c’est aussi constater que le retrait des Américains d’Afghanistan marque la fin de 20 ans d’une politique interventionniste des Etats-Unis dans le monde musulman. Ce retrait, alors-même que les menaces sont présentes partout, du Sahel au Moyen-Orient, va obliger la France et les européens à assumer eux-mêmes leur sécurité, notamment face aux pays qui alimentent le terrorisme. Ce que nous ne faisons pas pour la France et pour l’Europe personne ne le fera à notre place.

La première réponse ce doit donc le soutien à nos armées. Défendre le statut militaire (cf. décision de la CJUE) et assumer la mise à niveau de notre effort de défense.

Ensuite, ce qui est valable au niveau des opérations militaires l’est aussi au niveau industriel. Oui, des coopérations européennes pourront conforter nos efforts pour combler des « trous » capacitaires dans des domaines clés où la dépendance vis à vis des Etats-Unis ou d’autres (Israel) nous prive de capacités propres. Renseignement, cyber, spatial, transport stratégique… Nous avons des lacunes qui demandent des investissements massifs et collectifs.

Mais la coopération européenne ne doit pas se faire au prix de l’abandon de nos propres performances industrielles et technologiques nationales (cf les discussions avec l’Allemagne sur l’avion de combat du futur). Une industrie européenne forte, que j’appelle de mes vœux depuis des années, doit d’abord se construire par l’agrégation de capacités nationales fortes. Ce n’est pas en faisant des impasses nationales dans des domaines de souveraineté au nom d’illusoires mécanos supranationaux que nous combleront les lacunes européennes.

2/ Nous devons ensuite faire preuve de capacité de conviction, car beaucoup d’objectifs nationaux peuvent devenir des objectifs européens. Encore faut-il convaincre nos partenaires et ne pas limiter la force de nos actions à une arrogance incantatoire qui les exaspère.

Combien de fois ai-je perçu, à Bruxelles et dans les capitales européennes, la suspicion et la défiance générées par des formules françaises maladroites alors même que le raisonnement qui les sous-tendait était juste et partagé?

Nous avons, nous Français, des atouts, hérités de l’histoire et du volontarisme gaullien, qui sont de puissantes singularités stratégiques : l’arme nucléaire, le siège au conseil de sécurité de l’ONU, l’existence ultra-marine sur tous les continents, une diplomatie mondiale, des forces armées complètes et performantes… Nous devons en être fiers, défendre et promouvoir l’ambition qui s’y attache.

Mais nous devons aussi être parfaitement conscients que cette singularité stratégique, par définition, ne se partage pas et n’est nécessairement pas perçue de la même façon par nos partenaires.

Il nous faut, inlassablement, convaincre ces partenaires qui se sont construits sur d’autres équations stratégiques, que nos atouts sont aussi des atouts pour l’Europe, mais qu’ils ne sont pas les seuls!

Il nous arrive aussi de stigmatiser sans chercher à comprendre. Je pense à cette division croissante, qui m’inquiète, entre l’Europe occidentale et l’Europe Centrale.

Croit-on que c’est en se posant en donneurs de leçons et en professeurs de vertu que nous convaincrons ces sociétés et leurs dirigeants et que nous maintiendrons l’unité du continent?

Croit-on que c’est en érigeant des catégories frontalement opposées aussi artificielles et sélectives que « progressistes » et « nationalistes », sans aucune nuance, que nous bâtirons un destin commun?

Pendant 4 années de négociations du Brexit, j’ai parcouru notre continent, visité chacun de ses Etats à 3 ou 4 reprises, écouté les dirigeants et les représentants des sociétés civiles. Je suis parvenu à maintenir l’unité des 27. Grâce à une méthode d’écoute, de respect, de dialogue. Sans jamais rien céder sur une ambition commune ni transiger sur l’autorité et la fermeté qui devaient nécessairement l’accompagner.

Mais j’en veux pour preuve que le dialogue et la force de conviction permettent de dégager de l’unité et d’être plus forts. Pas l’arrogance et le cheminent solitaire. Le respect que je veux promouvoir sur le plan intérieur peut aussi être une méthode pour affermir la place de la France en Europe.

Nous devons aussi se doter d’une stratégie d’influence en Europe. Nous n’en avons aucune ! L’Allemagne au contraire se débrouille très bien pour défendre ses intérêts : c’est tout à fait déséquilibré ! Mettre fin à se déséquilibre sera une priorité de mon quinquennat.

3/ Enfin, nous ne bâtirons aucune puissance nationale et européenne si nous ne faisons pas l’indispensable travail de redressement de notre pays et de reconquête de notre souveraineté économique, en France comme en Europe

Comment imaginer un seul instant que les autres Européens nous suivront si nous continuons d’afficher les plus médiocres résultats en matière de dette, de chômage, d’activité, de commerce extérieur?

Nous pouvons déclamer les plus belles ambitions, mais qui convaincra-t-on alors que nous, Français, avons dans le même temps affaibli notre industrie, livré des pans entiers de nos technologies à d’autres pays, creusé nos déficits?

La puissance réside aussi, et peut-être même d’abord, dans des indicateurs économiques qui sont aujourd’hui assez accablants pour notre pays.

Si je reviens un instant à la fameuse zone indo-pacifique, je note que la stratégie française repose presque intégralement sur des indicateurs militaires (forces déployées, bases, capacité de projection, contrats d’armements avec des partenaires régionaux…). Cela est très important. Mais est-ce suffisant pour faire de nous l’acteur majeur que nous prétendons être ? La plupart des autres pays mesurent l’importance de l’Indo-Pacifique à l’aune de leurs intérêts commerciaux.

Chose que nous ne pouvons évidemment que difficilement admettre tant le commerce extérieur de notre pays est structurellement déficitaire et nous prive ainsi d’un levier de puissance essentiel.

Il nous faut impérativement redresser notre commerce extérieur si nous voulons peser véritablement sur la définition d’une autonomie européenne et de stratégies dignes de ce nom face à la Chine et aux Etats-Unis.

Comment convaincre Allemands, Italiens, Néerlandais ou Suédois, tous excédentaires et même parfois plus que nous dans nos domaines traditionnels d’excellence (je pense notamment à l’agriculture, cher Guillaume, toi qui est député de la Puisaye où on sait ce qu’est la place de l’agriculture), de la justesse de l’autonomie que nous revendiquons sur le plan commercial alors même que leur commerce extérieur prospère avec les règles actuelles ?  

Notre crédibilité dépend de nos résultats, et ce n’est pas là un chantier intérieur déconnecté de nos ambitions géopolitiques.

Pour avoir des résultats, il nous faut faire des efforts. Nous devrons remettre la France en condition de redevenir cette grande puissance économique basée sur le travail et où l’on se donne les moyens de produire en France, en restaurant toutes les composantes de la compétitivité, en mettant en place un Fonds souverain pour orienter l’épargne des Français vers le soutien à des secteurs stratégiques, en faisant aussi de la transformation écologique un levier de croissance : une opportunité et non une contrainte. Grâce notamment au choix assumé d’énergies nationales décarbonées et la relance du nucléaire – dans ce domaine aussi, il nous faut retrouver le plein exercice de notre souveraineté-. La France doit obtenir sans délai que le nucléaire figure dans la Taxonomie verte de l’Union européenne !

Nous devons aussi maintenir et promouvoir nos avantages compétitifs : agriculture, tourisme, industrie aéronautique et chantiers navals, économie circulaire avec traitement des déchets et de l’eau : autant d’actifs stratégiques qu’il importe de protéger et non pas de vendre.

L’Europe a un rôle à jouer :

- Dans la promotion de règles plus justes dans le commerce mondial. Restaurer notre compétitivité est une nécessité mais restera vain si le commerce mondial est déloyal. C’est pourquoi je milite absolument pour une taxe carbone aux frontières !

-Concernant les accords de libre-échange, l’heure n’est pas à les multiplier mais à leur donner du sens et à les faire respecter. La nouvelle Commission a créé un poste de Procureur commercial européen. Le but est de nous assurer que nos partenaires jouent le jeu. Si ce n’est pas le cas, nous pouvons et nous devons mobiliser les Instruments de défense commerciale admis par l’OMC (taxes anti-dumping). L’Europe les utilise deux fois moins que les Etats-Unis (hors présidence Trump).


CONCLUSION

Chers amis, en conclusion je le répète, nous devons faire preuve de lucidité dans le constat et de détermination dans nos réponses. La naïveté et l’arrogance ne nous mèneront pas très loin.

Nous devons regarder le monde tel qu’il est. C’est d’ailleurs ce que j’ai fait à ma modeste mesure en affrontant ce qui est sans doute un des symptômes les plus aboutis de la transformation du monde à laquelle nous assistons, le Brexit.

Tout au long de ces 4 années de négociations, face à un événement inédit et improbable, j’ai toujours cherché à comprendre pourquoi et comment nous en étions arrivés là, sans mépriser les causes sociologiques, économiques, psychologiques mêmes qui avaient pu conduire à un tel bouleversement.

Je ne me suis jamais satisfait du jugement facile qui voyait dans le Brexit une bouffée populiste encouragée par quelques politiciens démagogues sans scrupules.

Cette expérience, que j’ai vécue intimement, n’a fait que me renforcer dans ma conviction que nous devons un langage de vérité à nos concitoyens, mais aussi que ce langage de vérité ne pèsera pas grand chose s’il ne s’accompagne pas d’actions résolues, nationales et européennes, pour sortir du « business as usual » et apporter des réponses concrètes aux questions qui taraudent nos sociétés.


Pour « bâtir la puissance », il n’y aurait rien de pire que l’absence de remise en question et l’illusion que c’est en esquivant les questions difficiles que nous échapperons aux épreuves de force de ce nouveau monde. Abordons-les au contraire avec ambition et confiance !

Intervention du 2 octobre à Auxerre, au rendez-vous organisé par Guillaume Larrivé.

dernières Actualités
Voir les autres actualités
événements à venir
Mercredi
27
Octobre
2021

Montbéliard

Réunion publique

Jeudi
28
Octobre
2021

Sainte-Foy-lès-Lyon

Réunion publique

Vendredi
29
Octobre
2021

Le Cannet

Réunion publique